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Entretien : Matthieu Guémann

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Après une thèse soutenue en décembre 2019, dont il avait présenté le sujet de recherche lors de la finale de l’université de Bordeaux du concours “Ma thèse en 180s”, Matthieu Guémann est actuellement post-doctorant dans l’équipe d’Aymar de Rugy (Contrôle sensorimoteur hybride) à l’INCIA. Passé du paramédical à la recherche, le voici aujourd’hui en route vers la création d’une start-up. Rencontre.

Bordeaux Neurocampus : Quel est la particularité de votre sujet de recherche ?

Matthieu Guémann : Dans l’équipe d’Aymar de Rugy, nous étudions et travaillons sur la problématique des personnes amputées du membre supérieur. Cela concerne une très faible population, et, malheureusement, trop peu de chercheurs s’y intéressent. Nous étudions plus précisément les problématiques autour du contrôle sensori-moteur, c’est-à-dire que nous essayons de comprendre les modifications qui interviennent des suites de l’amputation au niveau cortical mais aussi au niveau périphérique liées à la commande motrice : planification et réalisation de gestes. Des actions qui étaient extrêmement automatiques et naturels avant l’amputation doivent être en grande partie réappris. Les questions auxquelles nous essayons de répondre sont de savoir quelles sont ces modifications et comment faire en sorte d’en minimiser leur impact.

En fait, le cerveau a toujours une cartographie complète du corps, et il la garde en mémoire. La perte d’un membre va perturber cette structure et le lien entre action et perception. Ce que voit le patient n’est donc plus forcément ce qu’il ressent, ce qui peut induire des douleurs potentielles et des phénomènes comme le membre fantôme. En plus de cela, le patient doit faire le deuil d’un bras et des nombreuses fonctions perdues. Car contrairement à une jambe qui est surtout utile à l’équilibre et à la locomotion (marche/course), on se sert du bras pour manger, pour communiquer, etc.

A l’origine, vous êtes masseur kinésithérapeute. Le lien semble évident, mais qu’est-ce qui vous a orienté dans la recherche, et en quoi votre expérience vous est-elle utile ?

Assez tôt dans mon cursus, j’ai été curieux de connaître les techniques de réadaptation appliquées aux patients pour savoir s’il y en avait une meilleure qu’une autre… En discutant avec mes enseignants et en allant à des congrès ou à des réunions professionnelles pendant mes études, j’ai découvert que la méthode scientifique appliqué au quotidien dans la recherche pouvait m’aider à répondre à ces questions. Par conséquent, par la suite, en même temps que mon travail de kinésithérapeute, je me suis inscrit en Master de recherche clinique. Mon stage de Master 2 dans un laboratoire de recherche en sciences de la réadaptation m’a alors confirmé mon attrait pour ce genre de carrière.

Mon expérience de kinésithérapeute apporte un regard de clinicien dans mes recherches et complète, je l’espère, la vision de l’équipe avec des profils venant des sciences du mouvement, de STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives)…

Ma formation de clinicien fait que, dans toutes mes réflexions, en plus d’essayer d’expliquer les mécanismes observés par l’expérience, j’ai pour moteur de répondre à des problématiques cliniques dans le but d’améliorer la qualité de vie des patients. C’est ce lien fort entre ces deux mondes qui me permet de mettre à profit mon double cursus : bien comprendre les problématiques cliniques et utiliser les méthodes de la recherche scientifique pour y répondre.

Nous avons aussi des ingénieurs très qualifiés en informatique ou électronique pour nous aider, et ils sont essentiels à la mise en place des expériences. Je travaille par exemple sur mon projet avec Christophe Halgand qui est ingénieur de recherche en calcul scientifique et docteur en automatique. C’est l’ensemble des compétences réunies des points de vue complémentaires qui font vraiment la richesse de l’équipe.

L’objectif de la recherche, à terme, c’est d’améliorer le quotidien des patients. Quelles sont les difficultés que rencontrent les amputés ?

Aujourd’hui, en France, on trouve des prothèses remboursées. Mais leur utilisation fait appel à des gestes peu intuitifs. Par exemple, on va demander de contracter le biceps pour ouvrir la main ou tourner le poignet : c’est un nouveau schéma moteur à intégrer. Cela demande de l’entraînement, comme quand on apprend un nouveau geste sportif. Donc cela implique beaucoup de séances de réadaptation et bien souvent le bénéfice par rapport au temps investi n’est pas très important. Il en résulte que malheureusement beaucoup de patients abandonnent au bout d’un ou deux ans de travail : ils apprennent alors à se débrouiller autrement. Il y a encore un fossé entre la recherche, où l’on va essayer de réussir à faire faire tel ou tel mouvement, et la vie réelle qui parfois est un peu plus rude que la vie en laboratoire.

Tout comme Corey Butler de l’IINS, vous avez été en 2019 lauréat du concours i-PhD innovation. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En effet, j’ai été lauréat avec le projet MyoTact, que je porte avec Christophe Halgand et qui se base sur la substitution sensorielle. Comme son nom le laisse entendre, c’est une technologie qui vise à compenser un handicap par l’intermédiaire d’un dispositif électronique et informatique pour substituer un sens par un autre. MyoTact est donc destiné à améliorer l’apprentissage du contrôle des prothèses myoélectriques de membre supérieur… et diminuer le taux d’abandon. Le dispositif pourrait à terme se décliner pour d’autres applications comme des pathologies neurologiques. Gagner ce concours nous a ouvert des portes dans le monde de l’entreprenariat pour développer un réseau, être conseillés. Nous sommes notamment accompagnés par la SATT Aquitaine Science Transfert. Nous bénéficions également du programme RISE, programme d’accompagnement à la création de start-up de CNRS Innovation, filiale nationale de valorisation du CNRS.

Enfin, ce projet est aussi soutenu par l’Agence de l’Innovation de Défense (AID), qui est une structure de la Direction Générale de l’Armement (DGA) et qui a financé ma thèse et continue de financer mon post-doc. J’en profite pour les remercier ! En effet, beaucoup de patients amputés du membre supérieur sont des militaires, ce qui fait de nos recherches une problématique importante pour la réinsertion des soldats dans le civil ou dans l’armée.

Vous avez un parcours atypique. Avez-vous une dernière chose à ajouter pour les étudiants ou les plus jeunes qui nous lisent ?

Aujourd’hui il est possible d’emprunter des chemins extrêmement divers et souvent croisés pour accéder à certains métiers. Il y a de plus en plus de passerelles, et il ne faut pas s’inquiéter du parcours où du point de départ. L’essentiel c’est d’être motivé par une thématique et ensuite de trouver le bon groupe avec lequel travailler, la bonne équipe de recherche ou le bon service !

Propos recueillis par Nathan Florent


En savoir plus

L’équipe Hybrid

Vidéo ma thèse en 180s

Project MyoTact

Programme AST : https://www.ast-innovations.com/
CNRS innovation : https://www.cnrsinnovation.com/
AID : https://www.defense.gouv.fr/aid


15/07/20 // Catégorie(s) : Portraits et entretiens