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Entretien : Ignacio Fernandez Moncada

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Ignacio Fernandez Moncada est né loin d’ici, dans la ville colorée de Valparaiso, au Chili, face à l’Océan Pacifique. Il est maintenant post-doctorant au Neurocentre Magendie, dans l’équipe de Giovanni Marsicano. Faisons sa rencontre !

¡Hola Ignacio ! Vous travaillez au Neurocentre Magendie depuis 2018. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vous et votre parcours ?

J’ai entamé un diplôme de Biochimie (l’équivalent du Master… mais qui durait 7 ans au Chili à mon époque) à la Pontificia Universidad Católica de Valparaíso. Ensuite, je suis allé au Centre d’Etudes Scientifiques (CECs), à Valdivia… Même pays mais… 1000 km plus loin ! Là-bas, j’ai terminé mon mémoire en Biochimie puis (littéralement !) la semaine suivante, je suis entré comme doctorant à l’Université Australe du Chili, mais toute ma recherche se faisait au CECs. Durant mon doctorat, j’ai étudié comment les K+ extracellulaires (un signal neuronal) modifient le métabolisme énergétique astrocytaire, en utilisant des outils fluorescents à haute résolution codé génétiquement. Ensuite, je suis resté une année de plus à Valdivia en tant que post-doctorant : je me suis concentré sur l’étude du métabolisme du glucose en temps réel, et pendant ce temps j’attendais les résultats de ma demande de bourse de post-doctorat.

En quoi consistent vos recherches dans l’équipe de Giovanni Marsicano ?

Mon projet consiste en l’étude de la dynamique du lactate astrocytaire. Ce métabolite est un sous-produit du métabolisme du glucose et joue un rôle important dans le maintien et la modification de l’activité neuronal. En exprimant un senseur de lactate fluorescent codé génétiquement dans des cultures d’astrocytes provenant d’un mixte de cultures neuronales et gliales, nous explorons comment les cannabinoïdes affectent le métabolisme astrocytaire. De façon intéressante, les agonistes aux cannabinoïdes modulent la dynamique du lactate astrocytaire en fonction du temps, entraînant des résultats opposés en fonction du temps écoulé après l’exposition aux agonistes. Actuellement, nous cherchons à déterminer le mécanisme moléculaire impliqué et nous explorons les approches pour mesurer des lactates in-vivo sur des souris éveillées.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de venir à Bordeaux ?

En réalité, ce qui est important pour moi c’est de continuer à travailler sur ce qui est au cœur de mes recherches  : la bioénergie. Donc, quand j’ai vu la proposition de Giovanni d’explorer la modulation bioénergétique des astrocytes par des cannabinoïdes grâce à des outils développés dans mon ancien laboratoire, cela correspondait parfaitement avec mes objectifs du moment. Je n’ai pas prêté d’importance à ma connaissance du français, à la beauté de la ville de Bordeaux, ou à la distance entre ici et Valdivia. Finalement, cette décision a aussi mené à une heureuse coïncidence étant donné que ma femme a également obtenu un poste ici, en tant qu’assistante ingénieure (elle a commencé deux mois après moi). Nous nous connaissons depuis l’université, et nous y avons appris que nous ne devrions jamais travailler ensemble, car elle est bien plus perfectionniste que moi ! Je dirais que je suis plus dans l’efficacité (plus ça va vite, mieux c’est !). Bien que nous soyons dans la même équipe nous ne travaillons pas ensemble, mais bien sûr c’est bien de pouvoir manger au même endroit… et parler avec notre prononciation de Chiliens qui rend les Espagnols confus !

Qu’avez-vous fait durant le confinement ?

Au début, principalement de l’analyse de données mais je n’avais pas beaucoup de nouvelles données sur lesquelles travailler. Puis je me suis concentré sur l’écriture d’un article avec mes collègues espagnols… Mon ancien patron m’a également demandé de contribuer à un autre article, donc j’ai commencé à travailler sur deux sujets différents durant les dernières semaines.

Je dois le dire, cette période a été un petit peu plus calme que d’habitude ce qui est une bonne chose, car j’arrive de 7 ans de Master à PhD, de PhD à Post-docs, et maintenant ici… Finalement, ce rythme effréné s’est arrêté par la force des choses (ce qui me rappelle la première loi de Newton !). Je dirais que je suis devenu un mélange d’écrivain et philosophe à temps partiel, s’interrogeant sur son avenir et se demandant comment décrire ses pensées et idées à sa manière.

Maintenant, je suis de retour au laboratoire une fois par semaine pour recommencer mes expériences. Aussi, les articles doivent être terminés donc, le philosophe écrivain à temps partiel court toujours librement jusqu’à nouvel ordre.

Quelles sont les principales différences dans les conditions de travail, ou d’organisation, entre Valdivia et Bordeaux ?

Tout d’abord, au Chili, tout le monde était chilien : pas de problèmes pour communiquer de façon précise… et les courageux visiteurs venus d’Europe étaient intégrés rapidement. Ici, mon chef d’équipe est un Italien qui a travaillé en France pendant des années, les collègues sont français, espagnols, polonais, chinois… J’ai vraiment besoin de garder à l’esprit comment communiquer, étant donné que personne n’utilise sa langue maternelle. D’un autre côté, Giovanni a une autre façon de diriger, principalement en raison de la taille du groupe, la présence d’autres chercheurs (Francis et Luigi), et BEAUCOUP de post-doctorants. Dans mon cas, j’ai préparé mon doctorat sans aucun post-doctorant au laboratoire (ce qui est plutôt normal au Chili) et mon patron était la seule “autorité”, donc les dynamiques sont complètement différentes ici par rapport à ce à quoi j’étais habitué.

Un autre point important est qu’au Chili, les plus grandes unités de recherche sont à la capitale, Santiago, et à Valdivia c’était un groupe et un institut très petits avec des unités de Biologie, Physique théorique, et Glaciologie. Donc, pour moi, Bordeaux Neurocampus, c’est fou : il y a tellement de gens travaillant sur des sujets similaires ! C’est presque un piège, car cela peut être difficile de se concentrer. Si vous regardez autour de vous et voyez ce qu’il se passe ici en neuroscience, vous pouvez facilement dire “Oh c’est intéressant” et “Oh c’est intéressant aussi” et ainsi de suite.

Aussi, j’ai réalisé que j’étais très choyé au Chili, car grâce à la structure du laboratoire, je faisais la moitié du travail que je fais ici… mais en même temps j’étais en charge de quelques travaux fatigants comme la gestion d’équipement commun : 2 microscopes, une imprimante 3D et plus… ce qui parfois pouvait être stressant. Maintenant, je n’ai pas de grandes responsabilités, mais je dois faire plus pour mes propres expériences. En définitive, il faut vous adapter à votre nouvel environnement pour parvenir à vos objectifs.

Et la dernière différence est… la météo ! Il pleut 8 mois par an à Valdivia ! Les Bordelais ne peuvent pas se plaindre !


03/06/20 // Catégorie(s) : Portraits et entretiens