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Estelle Mallet-Dumas et François Gonon dans Harvard Review of Psychiatry

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Au sein de l’Institut des Maladies Neurodégénératives (Université de Bordeaux), notre équipe Physiologie et physiopathologie des fonctions executives analyse depuis dix ans la médiatisation des recherches en Neuroscience. Nous avons ainsi montré que les journaux grand-public couvrent préférentiellement les études initiales explorant une nouvelle question et n’informent quasiment jamais le public lorsqu’elles sont contredites par les études ultérieures. Parce qu’elles sont nouvelles et prometteuses les études positives sont souvent publiées dans des revues scientifiques prestigieuses et reprises par les média. Elles n’en sont pas moins incertaines par essence et sont souvent contredites par les études ultérieures, en particulier dans le domaine de la psychiatrie biologique.

Le 31 octobre 2019 deux psychiatres de l’université de Harvard ont publié dans le New England Journal of Medicine une perspective dans laquelle ils écrivent:

« Bien que ces limitations (des médicaments psychotropes) soient largement reconnues par les experts en la matière, le message qui prévaut pour le grand public et le reste de la médecine, est encore que la solution aux problèmes psychologiques consiste à faire correspondre le «bon» diagnostic au «bon» médicament. Par conséquent, les diagnostics et les médicaments psychotropes prolifèrent sous la bannière de la médecine scientifique, bien qu’il n’existe aucune compréhension biologique approfondie des causes des troubles psychiatriques ou de leurs traitements. Le problème n’est pas simplement une question d’intégrité scientifique et intellectuelle. Cet état de fait influence la formation des soignants et le remboursement des soins. Il nuit gravement aux patients, aux psychiatres en exercice et à nos collègues médecins. »

Pour la première fois dans une revue scientifique prestigieuse les auteurs reconnaissaient l’existence d’un double discours de la psychiatrie. Cet article nous a incité à publier une synthèse de la littérature académique concernant la distorsion dans les média grand-public des observations scientifiques concernant la psychiatrie biologique. Dans notre article nous décrivons les processus conduisant à ces déformations, comme la couverture préférentielle des études initiales, ainsi que les forces incitatives sous-jacentes, en particulier l’hyperspécialisation des chercheurs et la méconnaissance du processus de recherche par les journalistes. Nous évoquons aussi les conséquences négatives d’une conception neuro-essentialiste des troubles mentaux, comme la stigmatisation des patients et la relégation au second plan des mesures sociales de prévention des troubles mentaux.

Figure. Mesure par imagerie cérébrale du transporteur de la dopamine dans le striatum de patients souffrant d’un trouble de l’attention avec hyperactivité. La première étude sur cette question a été publiée par Dougherty et al. en 1999 dans la prestigieuse revue The Lancet. Selon cette étude la densité du transporteur de la dopamine est augmentée de 70% chez 6 patients adultes comparés à 30 témoins. Les études ultérieures sur cette question ont rapporté une différence plus faible, pas de différence ou même un modeste effet dans le sens opposé. L’étude initiale de 1999 a été largement couverte par la presse anglo-saxonne. Une seule des études ultérieures a été couverte et par seulement trois journaux. Aucun de ces trois articles de presse n’a mentionné que l’étude initiale avait été contredite. Cet exemple illustre comment les observations de la psychiatrie biologique sont souvent mal couvertes par les média. Les études initiales, parce qu’elles sont nouvelles et prometteuses sont souvent publiées dans des revues scientifiques prestigieuses et couvertes par les média. Les études ultérieures, qui contredisent souvent les études initiales, sont plus rarement couvertes par les média. De plus les média n’informent quasiment jamais le public lorsqu’une étude qu’ils ont couverte a été contredite par les études ultérieures (d’après Gonon et al. 2011 et Dumas-Mallet et al. 2017).

 

Estelle Dumas-Mallet, François Gonon
Equipe : Physiologie et physiopathologie des fonctions executives
IMN

Référence

Messaging in Biological Psychiatry : Misrepresentations, their Causes and Possible Consequences
Dumas-Mallet, Estelle ; Gonon, Francois

Harvard Review of Psychiatry: 11/12 2020 – Volume 28 – Issue 6 – p 395-403
doi: 10.1097/HRP.0000000000000276

17/11/20 // Catégorie(s) : Nos publis commentées, Pour tous