Aller au contenuAller au menuAller à la recherche

Dans cette rubrique

Serge Ahmed, Août 2007 Sucre: une poudre blanche qui rend accro !

L'exceptionnel potentiel addictif du sucre...

Le 21 novembre 2007

"Intense Sweetness Surpasses Cocaine Reward" August 2007
Magalie Lenoir., Fuschia Serre., Lauriane Cantin, Serge H. Ahmed
PLoS One. 2007 Aug 1;2(8):e698.

University Bordeaux 2, Université Bordeaux 1, CNRS, UMR 5227, Bordeaux, France
Un travail collectif sous la direction de Serge Ahmed dans l'équipe "Neuropsychopharmacologie de l'addiction" de Martine Cador et l'unité Cnrs 5227 "Mouvement - Adaptation - Cognition" de Jean René Cazalets.


Cliquez sur l'image pour voir le reportage

Comment résumeriez-vous ces résultats étonnants ?

Serge Ahmed 
Nous avons découvert que le sucre (naturel ou synthétique) a un potentiel addictif plus élevé que la cocaïne. Cette conclusion – assez étonnante il faut bien le dire – découle d’une longue série d’expériences réalisées au laboratoire par Magalie Lenoir (doctorante), Fushia Serre (AI) et Lauriane Cantin (doctorante)... Dans ces expériences, des rats – modèle animal le plus utilisé en neurobiologie de l’addiction – avaient le choix entre une boisson sucrée (contenant de la saccharine ou du sucrose) et des doses croissantes de cocaïne. Sur 100 rats testés, 94 préféraient largement le goût sucré aux sensations artificielles de la cocaïne. Les 6 rats restants étaient soit indifférents (4 rats), soit présentaient une légère préférence pour la drogue (2 rats). La préférence pour le sucre persistait même après une augmentation maximale de la dose de cocaïne et après plusieurs semaines d’exposition prolongée à la drogue. Ces données surprenantes suggèrent qu’on a peut-être sous-estimé le potentiel addictif des produits riches en sucre – comme on a sous-estimé pendant longtemps et à tort le potentiel addictif du tabac… Notre travail devrait à terme permettre de mieux comprendre pourquoi face à l’abondance de produits riches en sucre (et en graisse, car les deux sont souvent associés), il est très difficile pour bon nombre d’entre nous de ne pas succomber à la surconsommation, malgré les conséquences négatives associées.

Vous travaillez depuis de nombreuses années sur l’addiction aux drogues. Pourquoi étudier le potentiel addictif du sucre ?

Serge Ahmed
Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a actuellement un ralentissement inquiétant dans le développement de nouveaux médicaments psychotropes et ce malgré des recherches et des investissements financiers records. Cette situation est peut-être transitoire et on espère qu’elle se décantera éventuellement avec le temps et les progrès des nouvelles biotechnologies.
Cependant, la cause de ce ralentissement pourrait également être plus profonde et découler d’une insuffisance constitutive de nos modèles animaux qui s’écarteraient encore trop des désordres psychiatriques, que ce soit au niveau symptomatique ou syndromique. La modélisation chez l’animal de l’addiction, longtemps considérée comme la plus avancée en psychiatrie, n’échapperait pas à cette critique.
En effet, dans 99,9% des expériences réalisées jusqu’à ce jour (je n’exagère pas), les animaux avaient accès aux drogues sans autre choix possible.

Dans de telles conditions, comment s’étonner que la majorité d’entre eux prenne la plupart des drogues dont l’homme abuse – alors que chez ce dernier, seule une minorité des individus serait vulnérable face aux drogues et à l’addiction. L’absence relative de choix au laboratoire est bien sûr dictée par l’impératif du contrôle expérimental, sans lequel on ne pourrait pas conclure grand-chose de nos expériences. Cependant, dans le cas de l’addiction et des désordres psychiatriques en général, on ne peut pas faire abstraction de l’environnement sans risquer de compromettre la validité et la généralité des phénomènes étudiés. Donc, pour se rapprocher plus de la situation des consommateurs humains de drogue, nous avons commencé à introduire la dimension du choix dans nos expériences. Nous avons choisi le sucre comme alternative à la drogue car c’est une récompense facilement contrôlable et commune aux hommes et à la plupart des mammifères. Nous espérons dans un futur proche introduire également la dimension du choix social.

Le sucre est potentiellement addictif mais en quoi cette conclusion est-elle surprenante ?

Serge Ahmed
De façon générale, ce qui est étonnant pour certains ne l’est pas pour tous et notre découverte illustre très bien ce phénomène. En effet, pour les anthropologues et les historiens, nos conclusions sont assez banales. Ils savent qu’il n’y a pas si longtemps on tuait des hommes et/ou on les privait de toute liberté dans le seul but de satisfaire l’appétit grandissant pour le sucre raffiné de l’Europe.Les médecins nutritionnistes ne devraient pas non plus être trop surpris par notre travail. Ils ont pendant longtemps comparé l’obésité à l’addiction aux drogues – même si cette analogie est à bien des égards trompeuse. Cependant, je parie que peu d’entre eux auraient prédit que les effets récompensants du sucre surpassent ceux de la cocaïne, une des drogues d’abus les plus dangereuses que l’on connaisse aujourd’hui.En fait, l’étonnement le plus grand est à rechercher chez les neurobiologistes de l’addiction. Malgré les nombreuses différences de point de vue,ils s’accordent presque tous à penser que le pouvoir addictif de la cocaïne...
résulte de son action directe et puissante sur la signalisation dopaminergique du noyau accumbens – une région du cerveau antérieur qui joue un rôle clé dans l’apprentissage par récompense et la prise de décision. Au plan métaphorique, la cocaïne est tour à tour présentée comme une kidnappeuse, une terroriste ou une usurpatrice. En stimulant de manière anormalement élevée la signalisation dopaminergique striatale, la cocaïne détournerait le consommateur de toute autre forme de récompense, ce qui expliquerait le caractère compulsif et obsessionnel de la prise de drogue. Bien évidemment, cette théorie dopaminergique générale de l’addiction ainsi que toutes ces variantes computationnelles récentes ne prédisaient pas notre découverte. Si celle-ci se confirmait, elle devrait conduire à une réévaluation de nos théories neurobiologiques actuelles de l’addiction. Pour paraphraser Shakespeare, « il y a quelque chose de pourri au royaume» de l’addiction.

Quelles sont les implications de cette recherche pour l’addiction humaine ?

Serge Ahmed
Naïvement, on pourrait penser que chez l’homme, l’ubiquité des produits riches en sucre dans la société devrait nous protéger contre l’addiction. Mais alors, comment expliquer qu’il y ait tant de toxicomanes et que la prévalence des toxicomanies a plutôt augmenté que diminué avec l’augmentation de la disponibilité des produits riches en sucre. En fait, c’est un faux problème. Chez l’homme, comme chez le rat ayant accès au sucre, seule une minorité des individus exposés aux drogues devient dépendante. De même que le choix protège la plupart des rats de laboratoire contre la cocaïne, de même l’édulcoration de la société semble protéger effectivement la plupart des individus, mais pas tous. Il semble donc qu’en introduisant la dimension du choix au laboratoire, nous avons réussi à rapprocher les données animales des données humaines. L’étude chez le rat des différences entre les individus sensibles aux effets protecteurs du sucre et les individus réfractaires devraient nous apporter des informations précieuses sur l’origine de la vulnérabilité face aux drogues et à l’addiction...

Pour finir, je voudrais évoquer une autre implication potentielle, plus troublante, de notre travail. Nos résultats pourraient également indiquer que Rattus norvegicus est constitutivement résistant à l’addiction. Seul Homo sapiens (et peut-être les primates en général), serait vulnérable face aux drogues et à l’addiction. Personnellement, j’ai du mal à admettre une telle possibilité mais il faut quand même la prendre au sérieux. Rappelons que le rat (ou la souris) n’est pas un petit homme. Au plan cognitif, par exemple, le rat est incapable de raisonner par analogie. Or ce type de raisonnement est prépondérant dans la cognition humaine. Au plan émotionnel, le rat ne connaît ni la honte, ni la culpabilité – deux émotions potentiellement importantes dans l’addiction. Enfin, au plan motivationnel, le rat semble incapable d’imaginer et de prendre en compte au présent ses besoins futurs (ce que nous recherchons actuellement à vérifier au laboratoire). Ces incapacités cognitives, conatives et émotionnelles découlent sans doute du faible développement du cortex préfrontal chez le rat par rapport à l’homme. On a souvent comparé les toxicomanes à des animaux – à cause de leur irrationalité apparente qui suggérait un hypofonctionnement frontal (et donc une régression évolutionnaire). Notre petite analyse comparative suggère au contraire que la vulnérabilité face à l’addiction serait intimement liée à l’évolution d’un cortex préfrontal sophistiqué. Sans lui et sans les fonctions qu’il incarne, il est peut-être absurde et déplacé d’employer le concept d’addiction. Si cette hypothèse se confirmait, elle devrait avoir de lourdes conséquences sur la recherche fondamentale dans le domaine.