#

Anne-Sophie Hafner : nouvelle cheffe d’équipe à l’IINS

Recrutée en tant que  Professeur Junior par l’université de Bordeaux, Anne-Sophie Hafner a rejoint l’IINS en avril 2026 en tant que responsable de la nouvelle équipe « Molecular Dynamics of the Synapse ».

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Anne-Sophie Hafner : Tout d’abord, j’ai grandi dans un village près de Coulommiers en Seine-et-Marne, et j’ai été la première de ma famille à poursuivre des études universitaires ! J’ai donc déménagé à Paris, où j’ai d’abord obtenu une licence en biologie humaine, puis un master avec une spécialisation en neurosciences. Pendant toute cette période, je travaillais environ 20 heures par semaine en parallèle : d’abord comme secrétaire, puis comme caissière, et enfin dans un fast-food.

Je suis ensuite partie à Bordeaux pour y faire ma thèse à l’IINS, dans l’équipe de Daniel Choquet, qui a été mon directeur de thèse. J’y ai passé un moment incroyable ! On m’a accordé une grande liberté, ce qui a été inestimable pour mon développement scientifique. Après une thèse très productive, j’ai rejoint l’Institut Max Planck pour la recherche sur le cerveau à Francfort, en Allemagne, pour mon postdoctorat. En moins d’un an, tout en mettant en place mon nouveau projet, j’ai fait des observations inédites qui m’ont permis, plusieurs années plus tard, de publier dans Science.

C’est à Francfort que j’ai rencontré mon mari. Comme il travaille aussi dans le milieu académique, j’ai limité ma nouvelle recherche d’emploi à l’Europe centrale. Ce fut un choix risqué, et alors que la pandémie de Covid-19 s’abattait sur le monde, j’ai accepté un poste de scientifique permanente à l’EMBL (Laboratoire européen de biologie moléculaire) à Heidelberg, en Allemagne. J’ai été recrutée pour y mettre en place une plateforme d’imagerie transcriptomique locale. Heureusement, peu après mon arrivée, j’ai reçu une offre pour un poste de cheffe d’équipe de recherche et de professeure assistante à l’Institut Donders, aux Pays-Bas. J’ai donc déménagé à nouveau, et peu après, j’ai obtenu une bourse ERC Starting Grant, ce qui a été déterminant pour lancer mes recherches !

Cinq ans plus tard, me voilà de retour à Bordeaux. Ce n’est pas parce que je n’aimais pas mon expérience aux Pays-Bas, mais parce qu’il était difficile de gérer ma vie personnelle. Entre-temps, j’ai eu deux magnifiques enfants, et mon mari travaille toujours en Allemagne. Et bien sûr, au delà de l’aspect personnel, j’ai choisi de revenir à Bordeaux parce que c’est un endroit formidable pour mes recherches. Les infrastructures et les thèmes étudiés par les nombreuses équipes du Neurocampus en font un lieu idéal pour mes travaux.

Vous avez obtenu deux bourses ERC — l’une sur les mécanismes de stockage de la mémoire et l’autre sur la thérapie génique contre la maladie d’Alzheimer. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous concentrer sur ces domaines en particulier ?

Je suis fascinée par le stockage de la mémoire et j’ai commencé à travailler sur ce sujet pendant ma thèse, en essayant de comprendre comment la mémoire est stockée au niveau moléculaire. Dans l’équipe de l’IINS où j’ai passé ma thèse, nous étudiions les protéines situées du côté post-synaptique, celui qui reçoit les signaux. Quand je suis partie en Allemagne pour mon postdoc, je voulais comprendre comment les protéines parviennent jusqu’à la synapse et j’ai tenté de décrypter les molécules qui les produisent — les ARN messagers — et s’il existait des régulations supplémentaires à ce niveau. En mettant en place une nouvelle technique, j’ai fait une observation : je pouvais en réalité voir des ARN messagers de l’autre côté de la synapse, du côté présynaptique ! À l’époque, il était très controversé de savoir si les présynapses pouvaient produire leurs propres protéines localement. Mon objectif a toujours été de comprendre comment, à partir de molécules qui ne « vivent » que quelques heures ou jours, le cerveau humain peut stocker des informations pendant des mois, des années, voire des décennies. Pour moi, c’est l’un des plus grands mystères des neurosciences !

Je pense que la science repose aussi beaucoup sur les connexions humaines. En effet, mon travail sur la maladie d’Alzheimer a vraiment commencé grâce à Akshay Kapadia, le premier postdoc que j’ai recruté aux Pays-Bas. Pendant sa thèse, il avait travaillé sur la maladie d’Alzheimer. En arrivant dans mon laboratoire, il m’a demandé de travailler sur un petit projet annexe sur cette maladie. J’ai toujours été intéressée par ce sujet mais je n’aurais jamais lancé un projet seule. Je lui ai répondu : « D’accord. Cependant, je veux que nous nous concentrions sur les rôles physiologiques des protéines impliquées dans la maladie (APP et ses produits de protéolyse). » De manière surprenante, nous avons identifié une nouvelle voie de toxines qui pourraient être responsables du développement de la maladie et nous commençons à tester une thérapie génique pour bloquer la maladie d’Alzheimer à un stade précoce.

Comprendre la mémoire sera donc au cœur de vos recherche à l’IINS ?

Principalement. Tout d’abord, nous nous concentrerons sur l’« amnésie infantile », qui fait que nombreux souvenirs acquis pendant la petite enfance sont perdus à l’âge adulte. L’hypothèse c’est que des niveaux élevés de plasticité synaptique et de neurogenèse observés au début de l’enfance pourraient déstabiliser les souvenirs des nourrissons. Afin d’acquérir une compréhension globale de l’émergence de la mémoire épisodique résistante au temps chez les animaux, nous souhaitons caractériser le protéome et le transcriptome des synapses pendant et après la période d’amnésie infantile.

Ensuite, nous souhaitons aussi comprendre les traces moléculaires de la mémoire. Aux niveaux des cellules et des réseaux, on ne sait pas encore très bien comment les souvenirs sont conservés sur de longues périodes. La « théorie de la mémoire par traces synaptiques » explique que, lorsque l’information circule à travers les réseaux neuronaux du cerveau, l’activité des neurones modifie la composition protéique des connexions synaptiques individuelles, de sorte que les schémas d’activité antérieurs sont en quelque sorte conservés au sein du circuit. On pense que ces changements sont à la base du stockage à long terme de l’information. Selon cette théorie, la stabilité de la mémoire est directement liée à la stabilité des connexions synaptiques mises en place lors de l’expérience initiale. Mais cette théorie a récemment été remise en question par des preuves de plus en plus nombreuses de la nature hautement dynamique des synapses. Je propose que le remodelage présynaptique induit par la plasticité synaptique crée des structures présynaptiques stables d’une manière dépendante de la synthèse protéique locale. Ces boutons stables agissent comme des attracteurs pour les épines nouvellement formées, de sorte que des boutons durables restent connectés au neurone cible postsynaptique pendant de longues périodes. Nous utiliserons une combinaison de techniques d’imagerie in vivo et à super-résolution pour étudier la fonction et la plasticité présynaptiques.

Et enfin, nous ne nous limiterons pas au trouble de la mémoire car nous nous intéresserons aux mécanismes moléculaires des synaptopathies, troubles neurologiques résultant de dysfonctionnements au niveau des synapses. L’un des principaux mécanismes moléculaires impliqué est la perturbation de l’équilibre entre la transmission excitatrice (glutamatergique) et la transmission inhibitrice (GABAergique) (équilibre E/I). Ce déséquilibre peut alors contribuer aux déficits cognitifs, aux crises épileptiques ou aux anomalies comportementales observées dans des troubles tels que les troubles du spectre autistique (TSA), la schizophrénie, l’épilepsie et la maladie d’Alzheimer (MA).

Le monde scientifique est exigeant, sans doute encore plus envers les femmes. Comment trouvez-vous votre place dans ce domaine encore très masculin ?

Ce n’est pas facile tous les jours ! C’est un défi d’être une femme et une jeune cheffe d’équipe. Certaines personnes ont essayé de me décourager de devenir responsable d’équipe et de viser plus haut dans ma carrière. Je pense que la raison pour laquelle il y a moins de femmes responsables d’équipe est qu’on leur a fait croire qu’elles n’en sont pas capables et que leur objectif est inaccessible. Au fil des années, on m’a dit des choses étranges, comme « être responsable d’équipe est très difficile, tu as une famille, tu devrais te concentrer sur tes enfants ». Par curiosité, j’ai demandé à un de mes amis — un jeune responsable d’équipe talentueux — si on lui avait déjà dit quelque chose de similaire, lui qui a aussi un enfant. Il m’a répondu, surpris, « pas du tout ! ». Je pense qu’en tant que femmes, il est très important de montrer que ce n’est pas acceptable de ne pas nous traiter correctement. Si quelqu’un dit quelque chose d’inapproprié ou même d’insultant, il faut le lui faire remarquer à chaque fois, et ne pas accepter le paternalisme : vous savez mieux que quiconque ce qui est bon pour vous !

En même temps, j’ai aussi eu beaucoup de chance, car ma directrice de postdoc m’a toujours dit que j’étais capable d’atteindre mes objectifs — et je lui en suis tellement reconnaissante. Accrochez-vous aux personnes qui croient en vous !

Il est important pour moi d’être un modèle pour la nouvelle génération, en particulier pour les jeunes femmes et pour celles et ceux qui ne connaissent pas le système académique. En réalité, j’essaie toujours de connaître mes étudiants et, si nécessaire, de les guider à travers le système académique — car pour moi, cela a été un peu difficile. Je veux aussi montrer aux jeunes hommes et femmes que les femmes scientifiques peuvent être d’excellentes chercheuses, tout en restant à la fois bienveillantes et respectées.

On entend souvent dire que faire de la recherche est une vocation. Comment trouvez-vous votre équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ?

Être chercheuse a toujours été une vocation pour moi. Dès l’âge de dix ans, je voulais être chercheuse, même si je ne comprenais pas vraiment ce que cela impliquait ! Je voulais comprendre comment la vie fonctionnait et je me suis dit : « Peut-être que c’est ça le métier d’un chercheur. »

Trouver un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle n’est pas toujours facile. Mon mari est aussi dans le milieu académique et nous parlons de science à table ! J’ai même eu une très bonne idée pour une étude en discutant avec lui pendant des heures lors d’un long trajet sur la route des vacances. Ma vie professionnelle fait partie de ma vie 24h/24. Je travaille beaucoup mais mon métier me donne aussi de la flexibilité, que je valorise autant que possible. Mes enfants voient leurs parents passionnés par leur travail, ce qui est, je pense, très précieux !

Je dois dire que rien ne serait possible sans mon fantastique mari et mon incroyable mère. Ce sont mes premiers soutiens, et sans eux, élever deux enfants tout en faisant avancer ma carrière serait tout simplement impossible. Mon conseil pour les jeunes : entourez-vous bien !

Propos recueillis par Amélie Di Bella, chargée de communication à l’IINS

Publication: 24/06/26
Mise à jour: 24/06/26