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« Avec le big data, la matérialité des corps et des objets pourrait disparaître. »

Entretien avec l'économiste Daniel Cohen.

Le 12 janvier 2018

Source:  Dans le magazine pour la Science.fr de Février-Mars 2018. Propos recueillis par Loïc Mangin (extraits)

L’histoire était vue comme un cycle : aux chasseurs-cueilleurs avait succédé la malédiction, comme disait Jean-Jacques Rousseau, de l’agriculture et de la métallurgie, mais on reviendrait à un monde humain. Un autre scénario est en train de se dessiner.

 Peut-on donc dire que l’idéal des Lumières a été abandonné ?

L’idée des Lumières était qu’en allant au bout de la civilisation, on aurait la possibilité de retrouver la simplicité des origines. Alors oui, elles se sont trompées, je pense qu’on peut le dire maintenant. Une illustration en est que les emplois tournés vers l’humain (instituteur, aide aux personnes âgées…) se sont prolétarisés, ils ne scintillent plus comme l’avenir radieux de l’humanité.
La société s’est polarisée. Les emplois qui dans le monde d’hier consistaient à gérer les informations (dans les administrations, les banques, les assurances) sont appelés à disparaître et à être remplacés par des algorithmes.

Alors de même, avec les « routes numériques », lorsque tout sera numérisé, l’humain deviendra-t-il obsolète ? Cette métaphore ne fonctionne que jusqu’à un certain point, parce que le consommateur final n’était pas un cheval, mais bien un humain. Le cheval n’a pas eu son mot à dire....

Je pense que l’humain fera de la résistance, car il a besoin de voir des gens, d’aller au concert, de voir les œuvres d’art en vrai… Le frisson, le plaisir, l’émotion empêcheront l’abandon de toute matérialité.

On passerait d’un monde où un capteur nous dit : « Votre pouls s’accélère, allez voir votre médecin » à un autre où le capteur lui-même prescrit la solution optimale. L’individu, totalement numérisé, serait géré par un algorithme. Dans ce monde, la matérialité des corps et des objets disparaîtrait, ne laissant plus qu’informations et algorithmes. On n’existe plus en chair, un peu comme dans le film Matrix.

Je prends ça au sérieux. Le big data se prépare à nous faire entrer dans un monde entièrement numérique, où nous devenons des informations gérées par des informations. On peut certes refuser d’y entrer, mais au risque d’un ostracisme général.....

Pour reprendre ce que disent les philosophes, notamment mon ami Francis Wolff, l’humain n’est ni dieu ni bête, il est entre les deux : il a un corps et un esprit. L’idée de le faire migrer vers l’esprit uniquement, car au fond c’est un peu ça la numérisation, butera sur le fait qu’il a un corps....

Mon optimisme n’est pas béat. Des catastrophes peuvent advenir, notamment le développement d’une schizophrénie. D’ailleurs, on la voit déjà à l’œuvre. Dans le monde de Facebook où l’on n’est en quelque sorte qu’un pur esprit, mais tout en extériorité, on se montre le plus beau possible, on se met en scène via des « cartes postales ». À l’inverse, dès que l’anonymat règne, une violence incroyable se déchaîne, quand le ça prend le pas sur le surmoi. La pulsion est une pathologie possible dans le monde algorithmique....

Pour récapituler, le big data et le numérique nous aident à éviter les embouteillages, puis devancent nos désirs grâce à des publicités et des recommandations qui correspondent à nos souhaits. On est là dans une optimisation, intelligente, de la société industrielle, de ses coûts de fonctionnement et de ses externalités négatives, mais dont la base sociale ne change pas.

Toutefois, ce ne sont là que les prémices d’un monde cybernétique, dans lequel on est clairement en train d’entrer. Nous deviendrons, si l’on n’y prend pas garde, un paquet d’informations qui pourra être traité par des algorithmes.

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